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Une pièce ou plutôt une véritable invitation au dialogue interreligieux

à partir des homélies de Mgr Pierre Claverie, évêque d'Oran, et du carnet de Mohamed Bouchikhi, son chauffeur, tous deux assassinés en Algérie le 1er août 1996. 

La pièce qui rend hommage à ces deux hommes que l'âge, l'origine et la religion opposaient, est un hymne à l’amitié, au respect, à la volonté de dialogue, à la fidélité… jusqu’à la mort.
Voir aussi un court interview (2 minutes) de Mgr Claverie en 1995, à la fin de la page.

Merci aux Côteaux-Païs et à la municipalité de Pau pour leur aide matérielle dans ce projet et leur soutien, ainsi qu’à l’association des femmes musulmanes « la Perle Précieuse » qui a organisé le verre de l'amitié à la sortie et à l'abbé Crouzat, curé de Saint Pierre pour avoir accueilli ce projet dans son église.

 

Devant un public très varié que Pierre et Mohamed auraient aimé, des textes forts portés par deux voix, celle de l’acteur François Barbier (qui incarne les Pierre et Mohamed) et celle du hang, étrange percussion qui fait « raisonner » la pièce sous les doigts de Francesco Agnello, musicien et metteur en scène. Quels talents et quels témoignages !

Pour les contacter, voir le site : http://www.pierre-et-mohamed.com/

 

                                        Pierre                                                               Mohamed

Revenons donc à cette pièce où chaque parole témoigne de l'amour de l'autre,
et découvrons, à partir de quelques extraits,

qui sont Pierre et Mohamed ? (1)

  • Mgr Pierre Claverie :

« Ce serait trop triste que Pierre, qui aime tant l’amitié, n’ait pas un ami à ses côtés pour l’accompagner, à l’heure de la mort. » Mohamed Bouchikhi


Pierre Claverie est né le 8 mai 1938 dans le quartier populaire de Bab El-Oued à Alger, dans une famille pied-noir présente dans ce pays depuis quatre générations. 
Après son baccalauréat, il gagne Grenoble puis rejoint l’ordre dominicain : il entre au noviciat au couvent de Lille en 1958 et fait ses études au Saulchoir (région parisienne). Ordonné prêtre en 1965, il décide de retourner en Algérie : il voulait vivre auprès de ce peuple qu’il aimait, et, lors de la guerre civile des années 1990, il estimait que, être avec ceux qui souffrent, c’était la place de l’Église.

« Enfant, je m’étais demandé pourquoi, entendant des discours sur l’amour du prochain, jamais je n’avais entendu dire que l’Arabe était mon prochain. Je me suis dit : désormais, plus de murs, plus de frontières, plus de fractures, il faut que l’autre existe… Découvrir l'autre, vivre avec l'autre, entendre l'autre, se laisser façonner par l'autre, cela ne veut pas dire perdre son identité, rejeter ses valeurs, cela veut dire concevoir une humanité plurielle, non exclusive... Je suis croyant, je crois qu'il y a un Dieu, mais je n'ai pas la prétention de posséder ce Dieu-là, ni par le Jésus qui me le révèle, ni par les dogmes de ma foi. On ne possède pas Dieu. On ne possède pas la vérité et j'ai besoin de la vérité des autres... Mais, avant le temps du dialogue, il faut le temps de l’amitié ».

Passionné, il apprend l’arabe et devient un excellent connaisseur de l’Islam. Il dirige à Alger, à partir de 1973, le Centre des Glycines, un institut d’études arabes et islamiques initialement conçu pour les religieux voulant vivre en Algérie, mais qui attire de nombreux Algériens musulmans désireux de mieux connaître leur culture et surtout apprendre l’arabe.
Il est nommé évêque d’Oran le 21 mai 1981 et consacré le 2 octobre 1981, succédant ainsi à Monseigneur Teissier, nommé à Alger.

 

  • Mohamed Bouchikhi :

« Rien que pour un homme comme Mohamed, un seul, ça vaut la peine de rester dans ce pays, même au risque de sa vie. » Pierre Claverie

Mohamed est un jeune algérien de 21 ans originaire de Sidi-bel-Abbès. Proche, comme toute sa famille, de la communauté chrétienne, il rend volontiers service notamment auprès de René You, le curé de la paroisse de Sidi-bel-Abbès. Sa rencontre avec Pierre Claverie se fait à l’occasion du départ en congé de Tayeb, le chauffeur de ce dernier.
Très marqué par la guerre civile algérienne, il fait preuve d’une vie intérieure très riche ainsi que d’une maturité qui l’aident à prendre conscience du danger, comme en témoigne la prière des dernières pages de son carnet (fin de l'article).

Une vraie amitié entre Pierre et Mohamed

s'est construite petit à petit sur le respect (2)

Son cousin Rafiq le met en garde : « Tu sais, Mohamed... il est rusé ; il va utiliser toutes ses études, tout son savoir pour te convaincre d'abandonner la religion... »
Mohamed : « Je me suis moqué de mon cousin, mais au fond de moi je me demandais s'il n'avait pas raison. C'était logique, après tout : qu'est-ce qu'il vient faire en Algérie, ce chrétien, sinon faire de nouveaux chrétiens ? Alors j'ai attendu. Et rien. Jamais il n'a essayé de me convertir. Il me parle de Jésus quand je lui pose des questions, mais rien de plus. En plus, il connait mieux que moi l'Islam et le Coran. Il en parle avec respect, mais il continue de prier à sa manière. »


Pierre et Mohamed-2.Amitié par Chr-Sa-64

Pierre : « Frères et amis, sachons souffrir avec eux. Ne rejetons pas l'Islam parce que des fanatiques le servent mal. Des millions d'Algériens vivent humblement cette foi, y puisent le courage de vivre une existence souvent difficile, l'espérance d'un jugement de Dieu et de lendemains meilleurs, la force de lutter quotidiennement contre tous les asservissements... »

Partir ou rester ? (3)

 

Mohamed : « Cela fait 30 ans que Pierre vit en Algérie, 30 ans qu'il enseigne l'arabe aux Algériens et leur partage son sourire. 30 ans et 15 ans qu'il est évêque d'Oran... Depuis que l'Algérie va mal, tout le monde le connaît. Il écrit dans les journaux, il parle à la radio ; il a même écrit un livre. Il parle sans cesse de l'Algérie, de ses malheurs, de ses angoisses. Et surtout, il critique beaucoup de monde : il critique le GIA qui a lancé la guerre civile, il critique l'armée qui l'entretient, il critique le gouvernement qui se croit plus malin en essayant de manipuler tout le monde. Il s'en prend à ceux qui tuent, à ceux qui les arment, à ceux qui les applaudissent...

La plupart de ses amis lui disent qu'il s'expose trop, qu'il prend trop de risques en parlant comme ça, qu'on a trop besoin de lui pour le perdre bêtement et qu'il devrait se faire plus discret. Je l'ai vu se mettre en colère - je ne l'avais jamais vu comme ça - quand le Père Thierry, qui est un peu son adjoint, lui a dit ça. Il criait presque dans la voiture : "Qu'est-ce qu'un ami qui se tait quand son ami va mal ?"... »


Pierre et Mohamed-3.Rester par Chr-Sa-64

Pierre : « Depuis le début du drame algérien, on m'a souvent demandé : "Que faites-vous là-bas ? Pourquoi restez-vous ? Secouez la poussière de vos sandales ! Rentrez chez vous !" Chez vous... où sommes-nous chez nous ?... Nous sommes là-bas à cause de ce Messie crucifié, à cause de rien d'autre et de personne d'autre !... A cause de Jésus parce que c'est lui qui souffre là, dans cette violence qui n'épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d'innocents. Comme Marie, sa mère et saint Jean, nous sommes là au pied de la croix où Jésus meurt, abandonné des siens et raillé par la foule... Où serait l’Église de Jésus Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n'était pas là d'abord ? Je crois qu'elle meurt de n'être pas assez proche de la croix de son Seigneur... »

 

Sur la route (4)

Mohamed : « Je n'ai jamais été aussi triste, je crois, que le jour de la mort des moines. C'était encore un morceau de mon pays qui s'en allait avec ces priants, avec ces amis de Dieu et de l'Algérie venus à Tibhrine comme Pierre était venu à Oran... Je repensais aux sœurs de Sidi bel Abbès, au curé, à Pierre : allaient-ils mourir, tous ? »


Pierre et Mohamed-4.Sur la route par Chr-Sa-64

Mohamed : « Si tu peux, mon Dieu, nous maintenir en vie malgré tout, loué sois-tu éternellement ! Mais il y a encore une autre prière que je veux Te faire : si Pierre doit mourir, permets que je sois avec lui à ce moment-là. Ce serait trop triste que Pierre, qui aime tant l'amitié, n'ait pas un ami à ses côtés pour l'accompagner à l'heure de la mort. »

Pierre (Vivre et mourir, mars 96) : « Nous savons maintenant, en Algérie, ce que signifie "mourir de mort violente". Avec des dizaines de milliers d'Algériens et d'Algériennes, nous affrontons chaque jour cette menace diffuse qui se précise parfois et se réalise, quelles que soient les précautions prises... Or nous nous préparons à entrer avec le Christ dans le chemin de la Passion et de la Croix... Le mystère de Pâques nous oblige à regarder en face la réalité de la mort de Jésus et de la nôtre, et à rendre compte de nos raisons de l'affronter...
Les ébranlements et les appauvrissements que nous imposent des circonstances difficiles peuvent être bénéfiques s'ils dissipent les illusions et les faux semblants. Ce sont autant de "morts", d'arrachements douloureux, parfois, sans lesquels nous risquons de vivre à la surface de nous-mêmes, uniquement préoccupés des apparences et exposés à tous les effondrements. Notre vie peut alors devenir plus juste, plus forte, plus vraie. Tout cela s'accomplit dans le Mystère Pascal... Qui veut vivre, au plein sens du mot, sait la nécessité des ruptures et des morts où l'on a l'impression de tout perdre. »

 

 

Aimer jusqu'au bout... (5)


Pierre et Mohamed-Aimer et Fin par Chr-Sa-64)

Un cadeau final : un extrait du petit carnet de Mohamed

« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Avant de lever mon stylo, je vous dis: La Paix soit avec vous. Je remercie celui qui va lire mon carnet de souvenirs, et je dis à chacun de ceux que j’ai connus dans ma vie que je les remercie. Je dis qu’ils seront récompensés par Dieu au dernier jour. Adieu à celui qui me pardonnera au jour du jugement; et celui à qui j’aurai fait du mal, qu’il me pardonne. Pardon à celui qui aurait entendu de ma bouche une parole méchante, et je demande à tous mes amis de me pardonner en raison de ma jeunesse. Mais, en ce jour où je vous écris, je me souviens de ce que j’ai fait de bien dans ma vie. Que Dieu, dans sa toute-puissance, fasse que je Lui sois soumis et qu’Il m’accorde sa tendresse… »

Quelle magnifique interprétation ! Elle a mis en valeur la force de ces textes
qui ont beaucoup touché les personnes présentes...

dont ce réfugié Syrien et la représentante de la municipalité.

Un bel échange a suivi avec François Barbier et Francesco Agnello

 Le verre de l'amitié offert par "la Perle Précieuse" a permis de continuer ce partage

 

 

Par "Le Jour du Seigneur", voici un court interview de Mgr Claverie en 1995 :

Pour cette émission, la sœur de Mgr Pierre Claverie a rencontré la mère de Mohamed qui témoigne :

« Pierre, toujours, il avait des bras ouverts pour tout le monde, il faisait pas de différence. Tout le monde l'aimait, il avait toujours un sourire avec ses bras. C'était le papa des pauvres, des malheureux...
Il était courageux, les deux, c'était pas des lâches, c'était des hommes... »

Extrait du DVD de la pièce, mais avec un autre acteur : Nazim Boudjenah