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Extraits de l'entretien :

... Dans les Évangiles, Jésus n’a pas glorifié la souffrance. Par contre, il a retroussé ses manches, il a guéri, il a encouragé, il a passé son temps à lutter contre la souffrance. Et quand il doit l’endurer, il se comporte comme un humain. En arrivant devant le tombeau de son ami Lazare, Jésus pleura (Jn 11, 35). Nous avons donc un Dieu qui pleure. Cela est spécifique au christianisme...

... Comprenez-vous que l’homme souffrant puisse rejeter Dieu ?

Bien sûr ! Quand une maman perd un enfant tragiquement, la première réaction est la révolte. « Où est Dieu ? Ce Dieu dont on m’a dit qu’il est amour. » En tant qu’aumônier d’hôpital, cette question m’est souvent posée. Il ne s’agit pas alors de défendre Dieu ou de le disculper. Il n’a pas besoin d’avocat. Une personne qui est assaillie par la souffrance physique, morale ou spirituelle a besoin de l’exprimer. Il faut laisser sortir les mots. Dire, c’est se libérer. Un patient qui a mal ne peut entendre les discours pieux, il a besoin de silence et d’écoute. À travers le silence, l’écoute, je peux le rejoindre. Selon la proximité que je partage avec lui, je peux poser discrètement ma main sur son épaule. Sentir cette humanité à côté de lui, cela lui fait du bien. Le geste précède la parole.
Après l’expression de ce cri, après un temps d’écoute, de silence, on peut oser la parole. Mais pas un cours de théologie. Face au terrifiant silence de Dieu, il n’y a pas de réponse. Il faut rester humble. Sur son lit de mort, le cardinal Veuillot, archevêque de Paris, disait : « Nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même, j’en ai parlé avec chaleur. Dites-aux prêtres de ne rien dire : nous ignorons ce qu’elle est. »...

... Quelle place peut occuper Dieu dans le cœur de celui qui souffre ?

Paul Claudel écrivait : « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance, il n’est même pas venu pour l’expliquer. Il est venu pour la remplir de sa présence. » Un chrétien peut offrir sa souffrance à Dieu. Mais attention : Dieu n’a pas plaisir à recevoir le cadeau de la souffrance. Cela peut signifier que malgré le mal et ce qui me déshumanise, je veux continuer mon chemin avec le Seigneur et poser mes mains dans les siennes. Dans ce sens, la souffrance peut faire grandir l’homme...

... Comment aidez-vous les familles et proches des souffrants ?
 
... On m’interroge : « Est-ce que mon père m’entend ? Puis-je le prendre dans mes bras ? » Je les rassure : « Tu peux t’asseoir à côté de lui, lui prendre la main, lui dire que tu l’aimes, avec des mots à toi. » Même face à une personne inconsciente, la parole et la douceur d’un proche créent des ondes de bien-être. Il n’est jamais trop tard pour glisser à l’oreille de quelqu’un : « Je t’aime. » Nul ne peut vivre s’il n’est pas aimé et particulièrement au seuil de l’existence...

... Comme aumônier, comment supportez-vous de croiser tant de souffrances ?

La réponse ne peut être que très personnelle. Comme homme de foi, après des rencontres intenses, j’éprouve le besoin de me rendre à la chapelle de l’hôpital. Dans le silence, je me retrouve face à moi-même, dans une intimité avec Dieu. Un véritable dialogue s’instaure alors entre deux amis qui ont besoin de faire le point. J’ai quelquefois envie de rendre le tablier : « C’est insupportable, ce que je vis, la charge devient trop lourde, je la dépose près de toi. » J’entends alors les paroles de Jésus : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. » (Mt 11, 28) Cela m'apporte de la sérénité...

(Texte complet)

Son homélie :

En ce dimanche de la Santé, j’aimerais d’abord rendre hommage au merveilleux travail des acteurs, qui œuvrent au chevet de l’humanité souffrante. Je peux témoigner ici même de l’investissement sans faille, du savoir-faire et de l’humanisme du personnel médical et soignant. Comment ne pas vous faire un joli clin d’œil, à vous jeunes amis handicapés. Quelle leçon de vie vous nous donnez par votre courage et votre joie de vivre ! Quel bonheur aussi de pouvoir compter sur la présence et l’accompagnement du Service Evangélique des Malades et des aumôniers d’hôpitaux. Ils calligraphient dans le cœur des malades une belle page, à l’image de celle qui nous est offerte dans l’Evangile.

Le Lépreux qui se présente aujourd’hui devant Jésus est meurtri dans sa chair et dans son cœur. Que faire devant une telle détresse ? Comment la soulager ? Il ne devait pas être beau à voir, avec son visage repoussant. Aujourd’hui encore quand votre visage est difforme, lorsqu’il porte les stigmates de la maladie, les regards se détournent et quelquefois les commentaires sournois vont bon train.

La maladie de cet homme est cruelle, mais l’isolement social, auquel il est condamné, est une double peine. Personne pour poser sur son corps abimé une main de tendresse, personne à qui confier ses angoisses et son désespoir. Comme de nombreuses personnes clouées sur un lit d’hôpital, ou emmurées dans leur solitude et leur souffrance, il lance un dernier appel de désespoir à Jésus : «  si tu veux, tu peux me purifier ».

Ce cri résonne avec une particulière force aujourd’hui, en la fête de Notre Dame de Lourdes. Cette prière s’élève tous les jours de la cité mariale et intercède en faveur de nos frères et sœurs malades.

Le cœur de Jésus ne peut rester insensible à une telle détresse. Cela lui est insupportable. Il est pris de compassion. Il frémit dans ses entrailles. Quand l’homme a mal, Dieu souffre. Quand l’homme suffoque, Dieu étouffe. Mystère même de l’incarnation !

Dans un premier temps, Jésus donne au lépreux la chance d’exister à travers le regard qu’il pose sur lui. Souvenez-vous de Bernadette à Lourdes parlant de la Dame qu’elle voyait, elle disait « Elle me regardait comme une personne ».  Et toi quel regard portes-tu sur l’autre ?

Dans un deuxième temps, Jésus touche celui qui était obligé de se mettre à l’écart de la communauté. Il ne craint pas de braver l’interdit. Qu’importe la Loi, quand il s’agit d’un humain en souffrance, Jésus se met « hors la loi ». Cette liberté qu’il revendique, il la puise dans un amour sans frontière qui ne craint pas de bousculer les règles établis. Imiter le Christ c’est regarder l’autre avec ce même amour,  c’est toucher et soigner toutes les lèpres d’aujourd’hui que sont : la montée du racisme, de l’exclusion, de la violence, de la pauvreté grandissante.

Prendre le Christ pour modèle, c’est choisir d’être solidaire avec les personnes malades et handicapées, les prisonniers, les marginaux et tous les rejetés de notre monde.

Alors, je t’invite cette semaine à prendre des nouvelles d’un ami malade, à rendre  visite à un collègue en arrêt de maladie, à te proposer pour faire les courses à un voisin âgé, à offrir ton  aide pour ses démarches administratives. Des petits riens qui pèsent le poids de l’amour.

Ami, si tu ne vois en Jésus qu’un faiseur de miracles, passe ton chemin. Mais si, en écho à l’apôtre Paul, et sans chercher ton intérêt, tu imites le Christ qui n’a pas eu recours à l’imagerie médicale,  pour percevoir  la beauté du lépreux, le regard que tu porteras sur l’autre, sera « scanner de l’amour ».

Amen

(Texte au format PDF)