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PAROISSE SAINTE FAMILLE de PAU

 

Le père Vincent Feroldi est directeur du service de l’épiscopat français pour les relations avec l’islam, ou plutôt directeur du Service national pour les relations avec les musulmans, car, comme il le dit, une relation se fait avec des personnes, même si, pour cela, on est appelé à parler de l'Islam. Il est intervenu le 11 juin à Bizanos à la salle paroissiale sur le thème :

« La rencontre avec d’autres traditions religieuses, chance ou obstacle pour notre foi ? »

Auparavant il était allé dans plusieurs mosquées du diocèse, avec M. Jean Kalman qui contribue à faire se rencontrer fraternellement des hommes et des femmes de toutes religions.

La aussi, un témoignage fort avec un regard fraternel sur l'autre tel qu'il est.

Extraits de l'introduction : ensemble...

... Après les évènements dramatiques d'octobre 2014 - Persécution des chrétiens d'Irak - l’Église me demande de prendre cette responsabilité, et c'est à cause de mes amis musulmans et de la communauté chrétienne que j'ai dit oui, parce que je me rendais compte que si personne n'acceptait d'être sur cette frontière des relations avec nos communautés, dans une tension extrême, on risquait de ne plus être dans des relations, mais dans des affrontements. Donc, j'ai humblement accepté, mais je ne suis pas seul, j'ai une équipe, j'ai la confiance des évêques et je sais que par mon histoire... j'ai rencontré, j'ai connu, j'ai travaillé, j'ai festoyé, j'ai fait plein de choses avec des musulmans, des hommes et des femmes et, un certain nombre de ces hommes et ces femmes sont devenus des amis. On a eu des projets ensemble, on a fait des choses ensemble. Finalement, c'est à cause de ce vécu quotidien que je me dis, mais oui, la réalité islamo-chrétienne, cette diversité religieuse, elle existe, c'est un fait, mais elle n'est pas nécessairement une confrontation, et malheureusement elle l'est aussi, on va pouvoir l'évoquer.

J'ai été amené à essayer d'être à l'écoute de tout le monde, et mon désir premier était d'être dans la réalité et pas de rester dans le rêve... En octobre 2014, le premier tué n'était pas un chrétien, c'était un docteur musulman parce qu'il avait pris la défense des chrétiens à Mossoul...

Je voudrais vous partager mon expérience personnelle de la rencontre avec des hommes et des femmes... et j'ai eu la chance de rencontrer des musulmans dans des situations diverses...
Au cœur de la population musulmane où je vis (Maroc), je découvre des croyants, des gens profondément croyants qui se rendent à la mosquée... je rencontre d'authentique chercheurs de Dieu, d'authentiques priants et, en discutant avec eux, je suis en train de réaliser que leur compréhension de Dieu, la manière dont ils vivent a tout son sens, et que finalement, les grandes questions que l'on se pose : la vie et la mort, Dieu, les origines, ils se les posent ; ils posent des questions et, quand je les vois vivre, je suis plein d'admiration et je me dis, ils vivent bien mieux que moi les valeurs évangéliques, problème, ils ne sont pas chrétiens, ils sont musulmans...

Après 1990, on se retrouvait, croyants musulmans et croyants chrétiens de niveau universitaire, pour ensemble travailler sur un thème. Par exemple sur les écritures : avec les musulmans sur le Coran, avec les chrétiens sur la Bible pour voir ce qu'on peut dire ensemble, avec notre diversité, sur la Bible et le Coran. D'autres thèmes : le péché, la question des identités : qu'est-ce qu'est être musulman, être chrétien ? On peut travailler ensemble !...

Si j'évoque mon itinéraire, c'est que, selon la période, si je dis le musulman, c'est celui que je connaissais dans les années 90 ou celui que je connais dans les années 2010, je vais vous dire : le musulman c'est un affreux terroriste, ou le musulman c'est un extraordinaire croyant ou le musulman c'est un chercheur qui est en dialogue avec les chrétiens, or, en fait, la communauté musulmane est dans cette diversité... Chez nous, autour de nous, on voit cette diversité d'êtres humains : diversité par la couleur de peau, diversité par la langue, diversité par la culture et diversité par la religion...

Aujourd'hui, cette diversité culturelle d'une part, et religieuse d'autre part (aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens en raison des provenances diverses) fait partie de notre quotidien, elle est à notre porte.

(texte complet de cette partie, avec les réactions suivant les évènements, bientôt)

Extraits : une chance ou une difficulté ?

Ce pluralisme, il existe, alors je vais vous dire: c'est une chance, mais attention, soyons réaliste, c'est aussi une difficulté, ça cause quand même des problèmes !...
C'est une difficulté, parce que la plupart du temps, nous ne connaissons pas l'autre, et l'autre nous fait donc peur, surtout dans une période comme la notre o* la vie change dans tous les domaines... le monde change et dans une période de changements, je me replie sur ce que je sais, et sur ce que je sais, puisqu'on parle de mon identité religieuse, sur la manière de vivre ma foi, la manière de la pratiquer ; et donc cet autre qui a une autre manière de pratiquer sa foi, il vient un peu me bousculer, me déranger. Qui plus est, si l'on voit un peu les statistiques de nos sondeurs, le musulman qui vit en Fr
ance est plus pratiquant que le catholique qui vit en France, c'est pas bien agréable de se dire : ils vont plus à la mosquée que le catholique à l'église ! C'est un peu gênant ! Et si vous interrogez des adolescents, l'adolescent musulman aura plus de facilité à parler de sa foi qui aura du mal à expliquer ce qu'est être chrétien... Finalement, on a peur de l'autre, c'est une première difficulté, donc pour vaincre cette difficulté, si je ne connais pas l'autre, il faut essayer de le connaitre. C'est déjà, peut-être, oser se dire bonjour et profiter des évènements pour briser la glace : la fête des voisins, les journées du patrimoine... et il n'y a pas de sotte question...

Deuxième élément, il y a quand même des difficultés réelles : pour manger ensemble aujourd'hui, c'est quand même plus difficile qu'il y a 30 ans... Et les mamans, quand elles accompagnent les enfants dans une sortie scolaire, est-ce qu'elle ont le droit de mettre le voile ? Il y a des choses qu'on peut demander à un agent de la poste, un enseignant, un infirmier qui, dans l'exercice de ses fonctions, doit être dans une neutralité et pas dans un témoignage de foi, et pourquoi, à une maman qui vient aider pour que la sortie scolaire ait lieu, on va lui demander de changer sa manière d'être !...

Hors de l’Église, point de salut ! Mais lors du Concile Vatican II, les évêques se sont dit : on ne peut plus tenir ce langage, et, à la fin du Concile, un petit texte est élaboré et dans ce texte qui est fondamental et révolutionnaire - il y aura un avant et un après ce texte - ce texte de 1965 dit : "Dans l’Église catholique, quand nous regardons les autres traditions religieuses, nous y voyons, nous y reconnaissons d'authentiques chercheurs de Dieu", c'est-à-dire qu'on donne aux autres religions un statut de noblesse, on les considère comme étant vraiment des chemins où les hommes de notre temps peuvent faire l'expérience de Dieu. Et un peu plus loin, le texte dit "Nous pouvons y percevoir la présence du Christ". Il nous faut donc repérer tout ce qui est de l'ordre des semences du Christ présentes dans les autres traditions... Donc, on n'a pas à ce dire, c'est un obstacle, on a à se réjouir, que dans les autres religions, Dieu est présent de manière mystérieuse, et non seulement Dieu car le Christ aussi est présent... 

Paul VI rajoute plus tard : "L’Église doit dialoguer avec le monde, elle doit se faire conversation". Il ne s'agit donc pas de se mettre face à face... il s'agit de dialoguer, il s'agit de converser... Puis Jean-Paul II fait une deuxième révolution en octobre 1986 avec la rencontre à Assise de tous les grands responsables des religions du monde et des spiritualités, pour prier pour la paix dans le monde... donc maintenant, on peut se retrouver ensemble, dans une même ville, pour nous tourner au même moment vers Dieu, avec la même intention... C'est extraordinaire de pouvoir, dans la diversité de nos religions, de nos cultures, se retrouver pour nous tourner vers Dieu dans la même intention et dans un respect mutuel, et ça, vous avez pu le vivre au moment des évènements dramatiques (divers évènements importants sont cités)...
Puis il y a eu Benoît XVI qui, malgré une "erreur de communication"... a posé des gestes...

N'oubliez pas : la foi doit toujours être appliquée par la raison... donc quand on se pose la question "la pluralité des religions, est-ce une difficulté ou une richesse et une chance ?", je répondrai, c'est une chance si on fait travailler et ma vie de foi, ma spiritualité, avec ma raison... Depuis Vatican II, nos papes sont toujours sur la même longueur d'onde, ils semblent nous dire, "oui, c'est une chance !..."
Et qu'est-ce que François apporte comme pierre complémentaire ? Il y a trois expressions importantes : "Il faut que nous développions la culture de la rencontre"... Il faut saisir toutes les occasions pour se rencontrer... Deuxième expression : "L'ouverture du cœur", c'est-à-dire, il faut parler avec son cœur, ça vient de l'intérieur, et si je rencontre avec l'ouverture du cœur, c'est pour parler de cœur à cœur... Et puis, cette année, il a rajouté quelque chose de supplémentaire - à cause de Saint François d'Assise - c'est la "fraternité humaine" (3ème vidéo)

 

Pape François : avec la culture de la rencontre

et l'ouverture du cœur, la fraternité humaine : extraits

... A Abu Dhabi, le pape François est allé rencontrer le grand imam d'Al Azhar, Ahmed al Tayeb, "son ami"... et c'est une véritable amitié d'homme à homme... Le 4 février 2019, il y a une grande conférence sur le thème de la "Fraternité humaine" et à la fin de la conférence, on s'attend tous à des discours ou à un communiqué comme au Caire, sauf que à Abu Dhabi, il ne donne pas un communiqué, on les voit s'asseoir et ils signent un document, ils signent un texte qu'ils ont rédigé ensemble, à quatre mains, dans le plus grand secret. Le chrétien et le musulman, le pape et le grand imam ont travaillé ensemble pendant des mois et donnent un texte, non pas chapitre 1 c'est François, chapitre 2 c'est le grand imam, mais un texte rédigé ensemble, et ce texte, c'est donc : « Document sur la Fraternité humaine pour la paix et la coexistence entre les hommes ».


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Donc la troisième expression ou la quatrième si l'on retient "l'Amitié", c'est la "Fraternité humaine". Le texte commence par "Au nom de Dieu", donc François et le grand imam se situent bien comme croyants, pas de la même religion... mais ils disent que "au nom de Dieu... ce qu'il y a de premier entre nous tous, c'est la Fraternité humaine, et c'est cela que nous devons ensemble promouvoir".
Et quand on a ce texte, cette expression, on peut alors mieux comprendre quelques gestes qu'a fait le pape François, comme l'accueil des trois familles musulmanes... et il a dit après : "qu'est-ce qu'on demande à quelqu'un qui arrive et qui frappe à la porte ? On ne lui demande pas sa carte d'identité religieuse, j'ai en face de moi un être humain", donc, ce qui est premier c'est la Fraternité humaine. Après, on pourra peut-être s'interroger sur nos spiritualités, mais notre devoir avant tout, c'est d'accueillir l'autre parce qu'il est un frère, une sœur en humanité. Autre geste, le Jeudi Saint dans la prison : dès la première année, il lave les pieds de douze détenus, et parmi ces douze détenus, il y avait d'abord deux femmes mais aussi il lave les pieds à deux musulmans... (d'où une certaine incompréhension...) mais il continue ainsi les autres années car, ce qui est premier c'est la Fraternité humaine et c'est cela que le chrétien doit témoigner, manifester. Et en faisant ça, en même temps, il témoigne de sa foi...

La Fraternité humaine : ce don, Dieu nous l'a donné, nous sommes frères et sœurs en humanité et cela nous le dit de manière indéfectible... En plus dans le texte, il est dit que ; "la diversité des religions, le pluralisme religieux, est un don de la sagesse divine", ce qui veut dire que le pluralisme religieux n'est pas la résultante du péché des hommes... C'est vrai que ça rejoint une sourate du Coran : "Si Dieu l'avait voulu, il aurait fait une seule communauté, mais il en a décidé autrement... mais par contre, il faut que vous vous stimuliez mutuellement pour que vous manifestiez plus de zèle à l'égard de l'autre dans les bonnes œuvres"

Ce qui est en train de se passer, ce que finalement est en train de dire notre Église, et que finalement nous dit Jésus, c'est que cette diversité, elle est, elle est depuis les origines et elle sera jusqu'à la fin des temps, par contre, chacun a une mission, et nous savons que pour ceux qui portent le nom de chrétien, notre mission à nous, ce n'est pas de nous préoccuper du salut des autres, lisez tout Saint Paul : "En Christ, tout homme est sauvé", notre mission à nous, elle est de témoigner de la Bonne Nouvelle de Jésus [...]
Ceux qui portent le nom de chrétien font référence au Christ, et pour le musulman, Jésus tient une place importante dans leur foi, il est même un très grand prophète... Je me souviens toujours, quand j'étais à Tripoli au Liban, et, à la fin d'une semaine de travail, on faisait un bon repas au bord de la Méditerranée et j'avais à côté de moi une haute personnalité musulmane libanaise et, tout à coup, pour vous donner l'ambiance, on s'est mis à fumer le narguilé, c'était très convivial, et il me dit : « Tu sais, Vincent, tous les soirs, je lis un passage d’Évangile pour mieux comprendre et mieux connaitre ce Jésus » Celui qui me dit ça, c'est non seulement un musulman, mais c'est un haut dignitaire, un juriste, et il est toujours musulman aujourd'hui, c'est une autorité musulmane. Et c'est vrai que quand ce soir-là je l'ai entendu, d'une certaine manière le monde s'est effondré pour moi, mon monde, ma compréhension, car je découvrais tout à coup que Jésus était quelqu'un d'important et qu'il habitait la foi de mon ami musulman d'une manière autre que la mienne, mais
réellement, je découvrais que l'Esprit du Christ agissait en lui. Et donc, à partir de là, je me dis "prenons chacun nos responsabilités" : Dieu a pris les siennes, le Christ a pris la senne, à chaque croyant de prendre sa responsabilité mais en étant un authentique croyant dans sa foi, mais surtout se dire que le partage avec un croyant d'une autre tradition, quand on a réussi à dépasser les obstacles de la peur, de l'incompréhension, et, en étant en dialogue, en conversation, en étant en capacité de se parler de cœur à cœur, ce partage de foi de chacun pourra faire grandir chacun dans sa propre foi.

Conclusion de la rencontre de Bayonne : Il est important de pouvoir se dire que dans toute communauté, musulmane ou chrétienne, et même catholique, on peut avoir des radicaux qui vont faire une interprétation des textes saints, qui est la leur, et dans laquelle je ne me retrouve pas, et où je ne retrouve pas, moi chrétien, la dimension évangélique, et puis, vous avez une grande partie qui, au contraire, va essayer de vivre sa foi et surtout d'être dans ce rapport à l'autre qui va être : "comment l'autre dans son témoignage de sa foi, va me faire grandir dans ma propre foi !" Et dit d'une autre manière, c'est ce que Fadi Daou, père maronite du Liban, a dit conférence de Carême de Lyon) : « Je me dois de me mettre à l'écoute de cet autre (musulman) parce qu'il a quelque chose à me révéler de Dieu ». Vous voyez la révolution mentale qu'il faut se faire pour dire que c'est le musulman qui a quelque chose à me dire de Dieu ! Donc me mettre à son écoute à travers son témoignage de foi va pouvoir m'aider à mieux comprendre ce que le Christ me révèle, à l'écoute de qui je me mets, celui qui me guide et c'est lui qui va me faire grandir dans ma propre foi. Et donc l'importance de se rencontrer avec l'autre, c'est de nous réjouir de la foi de l'autre, et de laisser l'autre me permettre de vivre un déplacement de ma propre foi pour que celle-ci se purifie et grandisse. Voilà un petit peu les défis d'aujourd'hui.